Carlos Niño & Miguel Atwood-Ferguson – Chicago Waves

It’s not the band I hate, it’s their fans”, chante Sloan sur le classique Coax Me. La citation s’applique à ma relation avec les concerts, particulièrement cette année. Ce n’est pas des spectateurs dont je m’ennuie, mais des spectacles.

En fait, je ne me vais pas me presser dans un bar rempli de gens qui agissent comme si le band n’était qu’une vulgaire bande sonore préenregistrée, par-dessus laquelle il faut s’assurer de parler plus fort à coup de « pis, tes vacances? » ou « eille, j’ai oublié d’te dire que… »

À vrai dire, j’ai beaucoup de plaisir à écouter les vinyles de ma collection dans le silence ces jours-ci, assez pour m’éviter l’impulsion de renouer avec l’état d’ébriété artificielle des uns et les grandes gueules des autres. 

La pandémie m’a toutefois forcé à réfléchir à pourquoi j’ai hâte de me retrouver en tête-à-tête avec des musiciens dans une salle, malgré ces frustrations légères.

Le Chicago Waves des compositeurs américains Carlos Niño et Miguel Atwood-Ferguson répond aisément à la question. Cette improvisation capturée en spectacle en 2018 affirme toute la spontanéité et la beauté du moment présent.

À coup de percussions et d’envolées sonores minimalistes, le duo offre une collaboration magnifique en pleine synchronicité, dont les détails brillent autant dans les mélodies du violon de Atwood-Ferguson que dans les nuances de ton de Niño. 

L’écoute de Chicago Waves révèle un vibrant hommage à la puissance des rencontres entre les gens. Bien que certains artisans créent en solitaire ou à distance, une oeuvre comme celle de Niño et Atwood-Ferguson n’est possible qu’en présence de ce duo sur une même scène en même temps, sous le regard des témoins de cette symphonie écrite et livrée en même temps, sans interruptions ou distractions.

Le duo s’empare tellement du moment présent que l’on finit par oublier que ceux-ci sont en spectacle jusqu’aux applaudissements qui suivent la partie finale. Dans ce contexte, on ne peut que se réjouir du fait que les sept parties de Chicago Waves furent immortalisées.

Bonyenne Confinée – Épisode 10

Bonyenne Confinée, la baladodiffusion 100% vinyle. Un condensé musical en soixante minutes, sous un regard analytique et curieux. Pour une dernière fois, avant de déconfiner Bonyenne Confinée pour l’été!

Musiques diffusées:

TIDIANE THIAM – Dannibe
GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR! – The Cowboy
IRREVERSIBLE ENTANGLEMENTS – No Mas
SHABAZZ PALACES – Chocolate Souffle
GHISLAIN POIRIER FEAT. SEBA – Éléphant (Partie Un)
CADENCE WEAPON – Hope in Dirt City
MIND SPIDERS – Outside
BÉRURIER NOIR – L’empereur Tomato Ketchup
GRIMSKUNK – Gros tas d’marde
VOIVOD – The End of Dormancy

À découvrir:

Grimskunk – Fieldtrip [Prise 2]

La réédition vinyle de Fieldtrip parue plus tôt cette année m’a permis de renouer avec le véritable coup de poing qu’incarne mon premier contact avec Grimskunk, en 2000.

À l’époque, Musique Plus avait diffusé le vidéoclip de Gros tas d’marde

Car, oui, il fut un temps où la télévision câblée présentait de la bonne musique et jouait le rôle de vecteur de découvertes, pour des milliers de ti-cul comme moi, en manque de grosses guitares et d’audace, en français siouplâ.

Bon, trêve de nostalgie. Revenons à Grimskunk.

J’ai le souvenir bien précis d’avoir été projeté dans le fond du sofa gris dans le salon de mes parents, par le son du groupe montréalais. C’était assez punk pour brasser la cage, assez mélodique pour être mémorable et assez engagé pour capter toute mon attention.

Surtout, une fois le pont arrivé, quand le groupe scande « Y’a rien à faire ! Donne-moé à boire ! » par-dessus une rythmique punk californienne, j’ai eu une de mes premières révélations en matière de rock francophone.

Fieldtrip n’est toutefois pas le disque que d’une chanson. Le son Grimskunk y est peaufiné et détaillé, entre toutes les diverses intentions du groupe, condensées à l’intérieur des treize chansons. 

En se réclamant à la fois du punk, du métal, du rock psychédélique et progressif, du reggae et des musiques latines, le quintette rappelle qu’il est formé de mélomanes. Toutefois, l’exploit de Fieldtrip se trouve plutôt plutôt dans la manière avec laquelle ces influences sont incorporées de manière organique, afin de former un tout qui varge, qui groove et qui plane, dans cinq langues différentes !

« On a toujours été attirés par les rythmes latins. On plafonnait peut-être trop avec le hardcore, et en même temps, on écoutait des groupes d’un peu partout, comme des groupes argentins qui font du punk rock avec des rythmes salsa, » explique le batteur Alain V de BC à Richard Labbé de La Presse en 1998.

Grimskunk - Fieldtrip
La réédition vinyle de Fieldtrip de Grimskunk, disponible via Indica Records, depuis 2020 – Photo: Bonyenne

Si Grimskunk livre Fieldtrip d’une main de maître, accompagné par une approche musicale arrivée à maturité, ce n’est pas anodin. Au moment de la sortie du disque, le groupe célèbre son dixième anniversaire, avec deux albums complets en poche, une série de démos et maxis, en plus de s’être organisé sous la bannière Indica Records afin de mener lui-même la suite de sa carrière. 

À l’écrit, le groupe livre certaines de ses chansons les plus mémorables. Les critiques sociales demeurent acerbes, comme Lâchez vos drapeaux, aussi pertinente aujourd’hui qu’en 1998.

Grimskunk, en deuil de son gérant Simon Galipeau, décédé tragiquement d’un accident de longboard un an plus tôt, lui dédie Live For Today

Il y a quelque chose de bouleversant à écouter Grimskunk chanter « I’ll never get to see your face when we finish what we started »

Car, plus de vingt ans plus tard, la formation est parmi celles qui ont le plus marqué son époque, tout en pouvant se vanter d’avoir également inspiré des centaines d’artistes. Également, Indica Records est bien établi sur la scène musicale et a contribué à l’émergence d’une génération d’artistes, tout en solidifiant l’importance du rock alternatif francophone ! 

Galipeau et Grimskunk peuvent donc dire mission accomplie.

Dans le cadre de la série Prise 2, Bonyenne revisite chaque dimanche un album paru avant 2010 afin de célébrer leur place dans notre collection de disques.

Hirotaka Shirotsubaki – slowdance,lowtide

J’y ai fait allusion dans un billet précédent; en 2020, l’espace-temps se retrouve complètement déboussolé. Les semaines de confinement se suivent et se ressemblent, mais le temps finit tout de même par manquer, même s’il existe à l’extérieur d’une quelconque normalité.

Pour ma part, le blogue me permet de vivre un drôle de paradoxe, en alternant d’une part entre des nouvelles musiques que j’aime assez pour vouloir les revisiter et d’une autre part, des disques qui datent d’avant 2010 et qui m’ont marqué pour un tas de raison, ce qui me replonge dans un élan de nostalgie. 

Ce cycle se répète chaque semaine sur Bonyenne, le temps d’un disque.

Ce préambule m’amène à parler de slowdance,lowtide de Hirotaka Shirotsubaki dont les envolées atmosphériques me donnent un sapré beau prétexte pour me détacher de ma quête de la nouveauté durable et du classique toujours pertinent. 

Le prolifique musicien originaire de la région de Kobe au Japon créé de magnifiques morceaux instrumentaux pour planer et se déprendre de l’espace-temps. Il étale ainsi une série de paysages à l’intérieur de drones apaisants qui favorisent le laisser-aller et l’introspection.

L’offre n’est pas complexe, car elle s’appuie sur de sons émanant de guitares texturées, dont on ne reconnaît l’origine que sur un des six morceaux, Afternoon Coastline. L’intérêt de slowdance,lowtide se trouve dans tout l’espace que Shirotsubaki laisse à notre interprétation, comme si le disque absorbait tout le superflu autour de nous, pour donner dans la contemplation interne, plutôt que dans une réverbération des distractions externes. 

Cette superposition sonore possède ainsi une magnifique profondeur musicale et une accessibilité poétique désarmante. À l’image du soleil qui émane du brouillard de la pochette, slowdance​,​lowtide possède la chaleur et la sérénité d’un rayon de soleil qui traverse la densité des nuages. Hirotaka Shirotsubaki est arrivé avec un des très bons coups en matière de musiques ambiantes en 2020.

 

Hors Série: le meilleur de 2020 en rattrapage

C’est plutôt étrange; les six premiers mois de 2020 donnent l’impression d’avoir duré six ans. Malgré cela, le temps manque pour parler d’albums qui marquent l’année. 

Alors que Bonyenne célèbre ses trois premiers mois en ligne, avec 32 billets et neuf heures de contenu en baladodiffusion, l’heure est aux premiers bilans de la moitié de l’année. Voici en ordre alphabétique et en rattrapage quatre disques essentiels de l’année 2020 qui n’ont pas fait l’objet d’une critique complète sur Bonyenne, par manque de temps.

Louis-Jean Cormier – Quand la nuit tombe 

Louis-Jean Cormier - Quand la nuit tombe
Louis-Jean Cormier – Quand la nuit tombe – Photo: Bonyenne

L’ex-leader de Karkwa a donné dans la pop fédératrice sur Le treizième étage et dans la chanson orchestrale sur Les grandes artères. Ce troisième disque solo est l’occasion d’un trip de création chansonnière, sans guitares, mais avec de l’art-pop recherchée et planante. Quand la nuit tombe renoue avec l’audace de Karkwa, mais permet à Cormier de critiquer le monde extérieur tout en livrant d’émouvantes introspections.

Mon Doux Saigneur – Horizon

Mon Doux Saigneur s’inspire du folk rock des années 1970 pour son deuxième disque. À coup d’une approche mélodique raffinée, meublée par de succulentes lignes de basse, Horizon est aussi étonnant que lumineux. Ce croisement entre Jean Leloup et The Band bénéficie justement de la présence d’un band en révélant Mon Doux Saigneur parmi les projets francophones les plus intéressants de l’année. 

Personality Cult  – New Arrows

Parmi l’offre de punk rock avec intentions power pop, le quatuor américain livre un premier disque efficace et mémorable. Non seulement Personality Cult fait preuve de concision et d’un redoutable sens de l’hameçon, mais il maîtrise le genre assez pour ajouter quelques balles courbe sans déroger à sa ligne directrice. Seule exception: l’ambitieuse conclusion 5:30 qui fait près de cinq minutes et témoigne de toute la créativité du groupe. 

Shabazz Palaces – The Don of Diamond Dreams

Shabazz Palaces - The Don of Diamond Dreams
Shabazz Palaces – The Don of Diamond Dreams – Photo: Bonyenne

En ratissant plus large que jamais au niveau des influences, les vétérans Shabazz Palaces offre un album hip-hop aux espaces denses et la créativité aboutie. Ce côté expérimental assumé n’est pas un frein à l’intensité de The Don of Diamond Dreams. Derrière ses sonorités lo-fi et analogues, c’est tout un univers méditatif qui s’ouvre à nous.

Bonyenne Confinée – Épisode 9

Bonyenne Confinée, la baladodiffusion 100% vinyle. Un condensé musical en soixante minutes, sous un regard analytique et curieux.

Musiques diffusées:

COURTNEY BARNETT – Sunday Roast
DUMAS – À l’est d’Éden
JULIEN GASC – Les flots
RADIOHEAD – Karma Police
MUZION – Rien à perdre
SANS PRESSION – Jugement dernier
KENDRICK LAMAR – u
STIFF LITTLE FINGERS – Roots Radicals Rockers and Reggae
TOMMY AND THE COMMIES – Devices
SONIC AVENUES – Givin’ Up On You
DIANE DUFRESNE – Le tour du bloc
LESLIE UGGAMS – Between the Devil and the Deep Blue Sea

À découvrir:

Guerilla Poubelle – Punk = Existentialisme [Prise 2]

J’ai reçu des membres des Flatliners en entrevue à l’été 2008. Ceux-ci n’ont pas manqué de souligner avec enthousiasme que je portais un chandail de Guerilla Poubelle, ce qui m’a agréablement étonné. 

À l’époque, j’écoutais Punk = Existentialisme en boucle, en sachant très bien que malgré les immenses qualités du disque, ce ne serait pas aujourd’hui qu’un groupe qui chante dans la langue de Béru arriverait à franchir la barrière linguistique dans la planète punk. À vrai dire, l’amateur anglophone moyen ne connaît à peu près rien de la scène francophone.

Sauf que les Flatliners ne sont pas le groupe punk moyen, surtout avec leur générosité et leur dévouement, comme à l’image de Guerilla Poubelle. D’ailleurs, la conversation que j’ai eue avec le quatuor ontarien n’est pas le témoin de la popularité du trio français chez les anglophones, mais plutôt du respect qu’on lui voue pour son authenticité et son éthique de travail.

Tout cela fut immortalisé sur Punk = Existentialisme. L’arrivée du disque représentait un défi de taille, car il suit Il faut repeindre le monde… en noir (2005), un classique du rock francophone, autant déjanté qu’incisif. En fait, le groupe détonne avec son caractère artistique, grâce à la présence d’un peintre comme membre à part entière du groupe, mais aussi avec des titres plus inspiré du noise que du punk à roulettes.

Punk = Existentialisme permet à la formation de s’affranchir du premier disque. Malgré sa popularité et son influence, Guerilla Poubelle crève d’emblée un abcès sur Punk rock is not a job en réitérant être « prêt à trimer encore avec un job à côté pour garder cet accord, cette putain de liberté. » 

Pourtant, le groupe assume une contradiction bien importante; un jour, ce dévouement à l’éthique D.I.Y. rattrapera Guerilla Poubelle, qui devra bien finir par faire quelques dollars. Plus d’une décennie après sa parution, force est d’admettre que sous ses diverses formes, le leader Till et les divers musiciens qui ont participé au groupe, demeurent fidèles aux idéaux définis sans avoir transformé le punk en un job. Pas pire exploit!

La suite de Punk = Existentialisme défile devant nous comme sur un certain Tapis roulant, en mettant à profit l’expérience des concerts et des tournées. Ainsi, exit le noise, car ici on est dans les plates-bandes du punk rock rapide et efficace, à coup de rythmique californienne, de lignes de basse omniprésentes et de riffs à trois accords. Autant dans leur force de frappe que dans leur nature mélodique, les 36 minutes visent juste. 

Le regard des seize titres se retrouve tourné vers le monde extérieur. Le groupe frappe fort en livrant toute la poésie et le détail de la langue française, mais en intégrant cela dans la formulation directe du punk américain. 

À ce sujet, la critique du chauvinisme sportif L’équipe Z n’est rien de moins qu’un cours en accéléré de la rédaction punk d’expression française.

Si Guerilla Poubelle profite de Punk = Existentialisme pour faire un immense pas vers l’avant, il ne renie pas son passé. Le groupe a dans son rétroviseur deux titres classiques de sa discographie; Être une femme et Génération, immortalisés sur le disque. Ceux-ci n’ont toutefois pas pris une ride sur cet enregistrement, ni douze ans après la sortie du disque.

Le constat émis en conclusion au disque sur Un éléphant dans une porcherie demeure aussi d’actualité; « Les pires erreurs passent pour des grandes idées ». 

Le portrait acerbe de Guerilla Poubelle est encore juste en 2020. Derrière ce triste constat social, on peut se rabattre sur ce rappel de la pertinence du genre musical comme outil d’éveil des consciences. Au final, le punk rock n’est donc pas un job, mais plutôt un excellent laboratoire pour remettre en question le monde qui nous entoure.

Dans le cadre de la série Prise 2, Bonyenne revisite chaque dimanche un album paru avant 2010 afin de célébrer leur place dans notre collection de disques.

Intenable – Envier les vivants

Le troisième album d’Intenable est une superbe révélation sur la mappemonde punk rock francophone. Envier les vivants ne fait pas que ressortir du lot; il détonne, avec sa sensibilité poétique aussi précise que son sens de la mélodie

Un peu à la manière de PUP, Intenable navigue entre mélancolie douloureuse et affirmation de soi libératrice, livrée à coup de choeurs et d’arrangements recherchés. Musicalement, la proposition bénéficie de l’attaque à deux guitares dont les riffs parcourent les routes sinueuses qui traversent Envier les vivants. Ici, il n’y a ni failles ou temps morts, mais une série de nuances, parfois triomphales, parfois introspectives. 

Derrière l’instantanéité des douze titres, ce disque mérite plusieurs écoutes attentives, le livret dans la main gauche et la main droite sur le coeur. La magie d’Intenable prend un tout autre sens dans la portée du propos.

Les réflexions du quatuor bordelais évoquent le côté fédérateur du punk (Nuées ardentes), les voix moralisatrices (Le crépuscule des gagnants) et la lumière qui finit par jaillir des problèmes de santé mentale (Mono-tone). Non seulement le groupe étale son champ lexical, mais il plonge dans la pensée humaine et sociale, avec une colère crève-coeur (Le portrait de Marcel).

Intenable
Intenable – Photo: Antony Gallien

Le regard bien tourné vers le monde extérieur permet à Intenable de s’ouvrir avec une vulnérabilité et une franchise désarmante en racontant le deuil de Mer morte ou encore en abordant l’exclusion sociale de gens qui souffrent d’un handicap sur la touchante L’aube des vaincus

Le portrait semble glauque, mais il n’en est rien. Au bout de l’écoute, Envier les vivants sert d’exutoire rassembleur. 

« Observe le feu prendre, les vivants comme des braises que rien ne peut éteindre, » chante Intenable sur L’époque. Il y a peut être bien une odeur de brasier ces jours-ci, mais il est aussi possible d’allumer des feux pour se réchauffer l’âme et s’éclairer. Envier les vivants donne ainsi le ton au punk rock francophone de la décennie à venir.

Bonyenne Confinée – Épisode 8

Bonyenne Confinée, la baladodiffusion 100% vinyle. Un condensé musical en soixante minutes, sous un regard analytique et curieux.

Musiques diffusées:

LES HOU LOPS – Siboney
BEACH HOUSE – Heart of Chambers
BLEU NUIT – Concentration
MARIE DAVIDSON – Work It
MARA TREMBLAY – Tout nue avec toi
MICHAEL FEUERSTACK – Receiver
PAUL SIMON – The Boy in the Bubble
STEVE ADAMYK BAND – I Fought for the USA
OKTOPLUT – Vente de billets
THE LAWRENCE ARMS – Like a Record Player
BOB DYLAN – Isis
LES SÉGUIN – Le train du nord
LOUISE FORESTIER – En flèche et en pourquoi

À découvrir:

Eric’s Trip – Love Tara [Prise 2]

J’ai l’impression que l’on associe souvent Eric’s Trip à l’époque à l’intérieur de laquelle le groupe fut actif, plutôt qu’à son contenu. En fait, le quatuor néo-brunswickois détonne de l’offre de ses contemporains grunge et collégiens.

Quand Love Tara s’amorce Behind the Garage sur une magnifique ballade folk, la voix douce de Rick White hante autant elle réconforte. La suite du premier album complet du groupe n’est rien de moins qu’un chef-d’oeuvre intemporel et un des plus grands disques à sortir du Canada.

« Eric’s Trip a inspiré une génération d’artistes avec leurs chef d’oeuvres artisanaux, m’a confié en anglais Jonathan Poneman, le fondateur de Sub Pop Records, lors d’une entrevue pour BRBR en 2014. Il y a une vulnérabilité et une solitude dans leur musique qui ressort avec bravoure, mais sans compromis. À l’époque, se dévoiler de telle manière était un acte courageux.»

En enregistrant son matériel à la maison, White, Julie Doiron, Chris Thompson et Mark Gaudet permettent une transition du disque rock de son énergie vers le moment qu’il incarne.

Le groupe ne se cache pas derrière sa nature lo-fi, car celle-ci dévoile toute la sensibilité créatrice et humaine qui l’afflige. Bien que la rupture amoureuse entre White et Doiron agit comme bougie d’allumage à Love Tara, la suite n’est pas qu’un exercice pour rapailler un coeur amoché.

Eric's Trip
Eric’s Trip – Photo: courtoisie, Sub Pop Records

Musicalement, Eric’s Trip nage entre la pop, le rock collégien, le noise, le psychédélique et le folk canadiana. Le groupe livre une version du son qui le caractérise tout en capturant la beauté du moment présent, dans toute sa force et aussi toutes ses imperfections. 

Ça s’entend dans les envolées expérimentales en noir et blanc sur 8mm de June, dans les guitares bien saturées de Follow et dans la lourdeur bruyante de Blinded. Puis, les moments d’extases de Spring viennent appuyer les guitares acoustiques soutenues par la batterie de Gaudet, dont toute l’intensité punk se fait entendre au long de Love Tara. 

En s’appropriant ces éléments souvent à l’intérieur d’une même chanson, Eric’s Trip arrive à en capturer la mélancolie, mais aussi le caractère plus pop. À ce sujet, avec ses quelque 79 secondes, Anytime You Want est peut être le plus efficace des brûlots concis du genre!

Eric's Trip - Love Tara
La réédition vinyle 2015 de Love Tara – Photo: Bonyenne

Eric’s Trip n’était pas le seul groupe à faire du rock original à l’époque, mais il est celui qui se démarque bien au-delà de ses refrains, avec son caractère DIY et sa vision artistique. Tant dans le bruit de fond de ses instants acoustiques que dans le livre ouvert imprimé en fuzz, Love Tara est aussi mémorable que bouleversant. 

Surtout, voici un des morceaux les plus importants dans la naissance d’une identité bien canadienne en matière de rock indé.

Dans le cadre de la série Prise 2, Bonyenne revisite chaque dimanche un album paru avant 2010 afin de célébrer leur place dans notre collection de disques.